
Les enfants souffrent plus qu’ils ne devraient
Un soutien précoce donne de la force : Rania Mukarker accompagne les enfants dans les moments difficiles.
Foto: © Caritas Baby Hospital
Depuis juin, le service de consultation psychologique de l’Hôpital de l’Enfance Bethléem est à nouveau ouvert. Rania Mukarker, psychologue expérimentée, a rejoint l’équipe de l’hôpital pédiatrique pour accompagner les enfants et leurs familles dans les situations difficiles. Dans une interview accordée à Regards sur Bethléem, elle évoque les défis actuels.
Une interview de Shireen Khamis
Madame Mukarker, comment évaluez-vous la situation des enfants en Palestine ?
La charge mentale des enfants qui grandissent en Palestine est très élevée : leur environnement est marqué par l’insécurité et les épreuves. Ce climat n’est pas sans conséquence sur leur bien-être, leurs relations avec les autres et leur capacité d’apprentissage – soit leur développement dans son ensemble. Pour grandir en bonne santé, les enfants ont avant tout besoin de sécurité et de structures stables. Et ils ont besoin d’espace pour pouvoir simplement être des enfants. Or justement, ces conditions ne sont pas toujours réunies. Au contraire, les enfants sont souvent contraints de prendre des responsabilités dans la famille et dans la vie quotidienne dès leur plus jeune âge. C’est pourquoi je les qualifie en général de jeunes enfants, mais de jeunes pleins d’expérience.
Comment cette situation affecte-t-elle les enfants ?
Les enfants palestiniens doivent faire face à des défis qui sont à la fois dictés par la réalité politique et par leur milieu social. Ils apprennent à réprimer des sentiments comme la peur, la tristesse ou la colère et, au lieu de vivre dans l’insouciance, se sentent souvent sous pression et obligés de faire preuve de résilience, de patience et de force. Cela peut aussi avoir un impact important sur leur développement psychologique et émotionnel.
Avez-vous constaté récemment des changements ?
Oui, les choses ont clairement changé. Nous voyons de plus en plus d’enfants souffrant de difficultés émotionnelles et de troubles du comportement qui ne correspondent pas toujours à des catégories diagnostiques précises. Beaucoup d’enfants réagissent différemment au stress persistant : certains se replient sur eux-mêmes, d’autres adoptent un comportement agressif. De manière générale, nous constatons une augmentation des troubles du sommeil, des problèmes de concentration et des angoisses.
A quoi cette évolution est-elle due ?
Les enfants ont besoin de se sentir en sécurité pour réguler leurs émotions et développer des stratégies d’adaptation saines. Lorsque l’insécurité fait partie du quotidien, cela devient difficile. C’est pourquoi, aujourd’hui, quand nous parlons de traumatisme, il s’agit souvent non pas d’événements isolés mais de plus en plus d’un état de stress persistant : le traumatisme complexe ou continu. Et ce stress traumatique continu (STC) devient une part de la réalité quotidienne de l’enfant. Les informations sur les checkpoints, les opérations militaires et les raids omniprésents reflètent un climat qui engendre la peur et l’insécurité. Beaucoup d’enfants refoulent leurs sentiments parce qu’ils pensent devoir se montrer forts, mais avec le temps, ils développent des troubles émotionnels ou des symptômes physiques.
Quelles sont les conséquences à long terme ?
Si les enfants ne reçoivent pas un soutien adéquat sur le plan émotionnel, ce stress chronique peut nuire à leur développement social, affectif, cognitif et physique. Nous sommes particulièrement préoccupés par les effets à long terme, tels que la dépression et d’autres troubles de la santé mentale. C’est pourquoi il est essentiel d’intervenir le plus tôt possible pour aider les enfants à gérer leurs expériences traumatiques et à développer des stratégies d’adaptation saines. A cet égard, le service de soutien psychologique de l’Hôpital de l’Enfance Bethléem est un élément important dont l’impact se ressent à long terme.











